
Ernest Verner
Werner Scheitlin (qui se faisait appeler Ernest Verner) naquit en 1918 à Znojmo, en Moravie, de père suisse et de mère tchécoslovaque. Après avoir fui le joug national-socialiste pour s'installer à Salzbourg, en Autriche, ses parents, soucieux de lui assurer une bonne éducation, l'envoyèrent en 1927, à l'âge de neuf ans, à Saint-Gall, sous la protection d'un oncle, pour étudier dans un collège jésuite. Dans ce lieu, qui lui était hostile, il vécut comme un garçon timide et maladroit, soumis à la rigueur du puritanisme. Durant ces années, il tenta un exploit à ski qui lui valut une boiterie permanente. Au cours d'une adolescence solitaire (il se trouvait laid et différent), il décida de poursuivre son unique et profond désir, jusque-là contrarié : devenir artiste. À quinze ans, à l'insu de tous, il s'enfuit à Bruxelles, ville où il espérait débuter sa carrière artistique. Il y remporta son premier prix dans un concours de dessin promu par un journal. Il retourna ensuite en Suisse où il travailla brièvement dans une imprimerie, puis suivit des études dans une école de décoration à Vevey, près de Lausanne. De là, en 1938, il s'installa à Florence, où il fut admis directement en deuxième année à l'Académie royale des beaux-arts, dirigée par le maître Felice Carena. Il retourna à Salzbourg pour les vacances et, durant cette période, il fut condamné par la Gestapo à être fusillé pour avoir peint des camps de concentration. Grâce à l'intervention de la fille du consul italien, Berardo di Salisburgo, il parvint à regagner Florence.
Diplômé avec mention le 22 juin 1942, il fonda avec d'autres artistes la galerie « Il Ponte » au 5, Lungarno Guicciardini, détruite peu après par des bombardements. Soutenu par le peintre italien Rosai, il obtint par le ministre de l'Éducation Bottai la 3e édition du prix italien d'un concours entre galeries privées (où furent exposées les œuvres d'Emy, Roeder, Scipione, Mafai, Morandi et Marini). Parallèlement, Verner commença à collaborer avec son frère cadet, Walter, galeriste et antiquaire à Wil, près de Saint-Gall. De 1943 à 1946, il vécut à Zurich, aux Haudères, à Vevey et à Carabieta. Durant cette période, il peignit un portrait de Winston Churchill ; Alberto Giacometti acquit l'une de ses toiles, une autre (L'Orchestre en rouge) fut volée puis restituée par un jeune collectionneur américain, Hemphill, en même temps que le Petit Don Quichotte de Daumier, conservé au musée de Berne.
À Florence, Verner présenta son frère à un artiste piémontais d'origine noble, Perone di Sanmartino, qui devint bientôt son compagnon. Cette relation provoqua chez son frère, pour le restant de sa vie, un désintérêt pour la vente et la promotion des œuvres de Ernest, ainsi qu'une querelle de trente ans concernant la destination d'une maison paternelle héritée. (Son frère Walter, qui vécut et mourut en Suisse, le 14 novembre 2016 fit don de 30 tableaux de Ernest à la municipalité de Fasano afin qu'une salle de musée lui soit dédiée). Après trois années passées en Suisse, durant lesquelles Ernest commença à s'intéresser à l'art moderne, notamment grâce à Moilliet (ami de Paul Klee), il retourna en Toscane en 1946, à Florence, à San Gimignano, sur l'île d'Elbe et dans la magnifique villa « La demeure des évêques » à San Domenico à Fiesole. C’est là qu’il rencontra et épousa Alzbeta Schiller, une jeune juive tchécoslovaque issue d’une riche famille. Il divorça quelques mois plus tard et décida de s’installer à Paris, alors capitale de l’art, jusqu’en 1948. À Paris il commença à peindre sur des foulards en soie (l’une de ces œuvres fut acquise par le célèbre critique d’art suisse Walter Feilchenfeldt). À l’été 1949, il partit pour Orgeval, où il vécut avec Chagall. Après l’effondrement du toit de leur maison, il s’installa à Auvers-sur-Oise (lieu des derniers mois de vie de Van Gogh) et loua le pavillon de chasse du château de Marie de Médicis, appartenant au gendre de Louis XIV. De retour à Paris, en 1954 il fonda l’association « Les amis d’Auvers » avec le sculpteur russe Ossip Zadkin, l’écrivain André-Louis Caruel et d’autres personnalités parisiennes. Cette association s’engagea pour l’érection à Auvers d’une statue dédiée à Van Gogh, réalisée en bronze par Zadkin en 1961. Dans cette initiative, il fut également soutenu par Paul Gachet, fils du célèbre docteur Gachet, ami de Van Gogh, à qui il venda d’ailleurs l’une de ses toiles.
Verner venda également l'une de ses toiles à Vincente Minnelli en 1952, quand ce dernier tournait un film sur Van Gogh à Auvers, et avec cet argent il acquit le chevalet de Cézanne. La même année, il remporta le premier prix du Grand Prix de la Galerie d'Orsel à Paris récompensant un excellent paysagiste ; il fut exposé au Château de Sceaux, à la galerie Lefranc et à la Galerie Mazarine. Il fut mentionné à huit reprises dans « Le Figaro », dans des articles signés Collot, Vrinat et de Cazeneve (pour en savoir plus sur ces années parisiennes, voir l'ouvrage « Ernest Verner. Cronache parigine di un artista scomodo » (Edizioni Dal Sud, 2018). Après une exposition personnelle à Munich en 1959, organisée par Irmingarda, princesse de Bavière, en échange de quelques tableaux invendus et en signe de sa profonde amitié avec son frère Henri de Bavière (décédé à l'âge de vingt ans dans un accident de voiture en Argentine), la princesse lui offrit le « Kerylos », une corvette militaire de dix-huit mètres, ancrée à Anzio (Irmingarda et Henri étaient les enfants de Rupprecht, l'un des douze fils du dernier roi de Bavière, que Verner connut lors de leur exil à Florence pendant la guerre). Irmingarda maintint une correspondance régulière avec Verner jusqu'à ses dernières années à Fasano, l'invitant souvent à retourner dans son château de Leutstetten en Bavière.
De 1959 à 1969, Verner vécut sur cette corvette, naviguant entre les principaux ports touristiques d'Italie, mais son port de prédilection était le quai de Viareggio. Il y rencontra de nombreuses personnalités du monde de la culture et des arts (Gérard Blain, Jean-Claude Brialy, Pietro di Grecia, Renato Guerrini, Harry Jackson, Alexandre Girard, Mario Luzi, etc.) ainsi que de grands noms de la finance (Krupp et Nestlé) et du spectacle (Kirk Douglas, Romy Schneider et la famille Minnelli, etc.) qui venaient lui rendre visite sur son bateau. En 1967, il découvrit un lionceau abandonné sur le bateau du roi Constantin II de Grèce, amarré près du sien, et décida de s'en occuper. Le félin grandit si vite que l'artiste dut déménager. Entre-temps, en 1970, son navire, vendu à une personne impliquée à son insu dans l'affaire subversive « La Rose des Vents », prit feu et fut entièrement détruit. Verner, en tant que propriétaire, fut souvent convoqué devant les tribunaux pour se disculper de toute implication.
En Versilia, il trouva d'abord un logement à Camaiore, puis à Calci (Pise), précisément dans l'ancien couvent inhabité de Nicosie, datant du XIIe siècle. Toutefois, les rugissements de sa lionne incommodant le voisinage, il fut sommé de quitter la ville. En 1972, Angelo Lombardi, le journaliste italien dénommé « l’ami des animaux », lui proposa de placer sa lionne au tout nouveau Zoosafari de Fasano, où Verner s'installa également l'année suivante et habita, avec l'autorisation du propriétaire, dans un enclos du zoo. Huit ans plus tard, alors qu'il participait à une exposition à Pise pour quelques jours, il apprit par téléphone la mort de sa lionne. Fou de rage, le peintre accusa le zoo d'avoir empoisonné sa lionne ; il quitta le Zoosafari et erra de ferme en ferme, dans une solitude absolue, se consacrant de plus en plus à la peinture. Ses œuvres témoignent d'une profonde sensibilité à la cause animale et environnementale ; il devint membre honoraire d'Enpa, de WWF et de Greenpeace.
Après avoir vécu errant dans des conditions précaires, il fut accueilli à l'Institut « Sacro Cuore » (auquel il légua une immense toile dédiée à Don Guanella) jusqu'en 1992. Puisque sa santé empirait, à soixante-dix ans il fut convaincu par des amis de Fasano de louer un appartement au centre de la ville, où il mourut le 17 juin 1997 à cause des suites d'un AVC. Il légua quatre-vingts tableaux à un ami de confiance, le priant, après sa mort, de les vendre aux enchères et d’affecter le produit de la vente à des œuvres caritatives. Ses cendres, conformément à ses dernières volontés, furent déposées à Saint Gall, près du tombeau de ses parents.
Verner était un homme de peu de mots, mais un grand lecteur : les 500 volumes de sa bibliothèque personnelle, comprenant des ouvrages de littérature, de philosophie et de sciences, surtout européens, furent légués à la Bibliothèque municipale de Fasano. Verner était généreux et jovial. Il parlait peu de son passé et de lui-même en général. Très jaloux de ses tableaux, il les échangeait ou les vendait à contrecœur (il les avait assurés avec un droit de préemption en cas de vente). D'un tempérament doux, Verner faisait confiance à beaucoup de gens, mais n'appréciait ni les compromis ni l'ignorance, ce qui le poussait immédiatement à la confrontation et à prendre ses distances.
Verner était un écologiste avant l'heure : dès les années 1970, il pressentait la menace des forages en Mer Adriatique et la dérive du globe due à la pollution humaine ; dans les dernières années de sa vie, il évoquait souvent les dangers du synchrotron. Son souhait était de créer un chenil municipal à Fasano.